Ma posture de coach à l’épreuve de trois préados en tournoi d’échecs

Il y a des moments où l'on se croit relativement solide dans sa posture.
On accompagne des dirigeants. On écoute des personnes en transition. On travaille avec des décideurs isolés, des entrepreneurs fatigués, des cadres en perte de repères, des personnes coincées entre deux mondes, deux rôles, deux versions d'elles-mêmes.
On apprend à tenir le silence.
À accueillir la complexité.
À ne pas sauver.
À ne pas projeter.
À poser une question juste au bon moment.
À distinguer ce qui se dit de ce qui se joue dessous.
Puis arrive un week-end avec trois jeunes demoiselles préados pour un tournoi d'échecs en équipe.
Et là, tout votre référentiel professionnel entre dans une zone de turbulences.
Pas une petite turbulence sympathique. Plutôt le genre de secousse intérieure où vous commencez à vous demander si vous avez réellement déjà compris quelque chose à l'être humain.
Sur le papier, pourtant, tout semblait calme.
Un tournoi d'échecs.
Un jeu de réflexion.
Des enfants concentrés.
Des pièces qui avancent en silence.
Des regards graves.
Des pendules.
Des stratégies.
Enfin, ça, c'était dans mon imagination d'adulte naïf.
Dans la réalité, j'ai découvert un phénomène beaucoup plus complexe : trois préados capables de jouer aux échecs, parler en rafale, sauter dans tous les sens, rire très fort, crier encore plus fort, changer de sujet sans clignotant, inventer des codes linguistiques internes, et se comprendre entre elles avec une fluidité qui m'a laissé à peu près aussi compétent qu'un grille-pain devant une conférence de physique quantique.
Ce qu'on voit en surface : un tournoi d'échecs
En surface, l'événement était simple : accompagner trois jeunes joueuses à un tournoi d'échecs en équipe.
Trois jeunes filles.
Une équipe.
Des matchs.
Des adversaires.
Des résultats.
Des moments d'attente.
Une organisation à tenir.
Des horaires à respecter.
Un minimum de cadre à préserver.
Rien d'insurmontable, me suis-je dit.
Après tout, je suis coach. J'ai une certaine habitude des dynamiques humaines. Je sais observer. Je sais écouter. Je sais créer un espace. Je sais poser un cadre.
Sauf que le cadre, avec trois préados, ressemble parfois à une barrière en papier posée devant un troupeau de poneys sous caféine.
Le tournoi d'échecs est un paradoxe magnifique : pendant la partie, on leur demande du silence, de la stratégie, de la concentration. Et dès qu'elles sortent de la salle, toute l'énergie qui a été comprimée revient d'un coup sous forme de paroles, de cris, de mouvements et de micro-dramaturgies que seul leur univers interne semble pouvoir interpréter.
C'est fascinant.
Épuisant, mais fascinant.
Le fléau de paroles : une expérience immersive
Je connaissais les conversations d'adultes.
Les conversations linéaires.
Celles où quelqu'un commence une phrase, poursuit plus ou moins le même sujet, puis laisse parfois une autre personne répondre. Une forme de civilisation, en somme.
Avec trois préados, j'ai découvert autre chose : la conversation en essaim.
Une parle d'une partie.
L'autre réagit à une blague.
La troisième rit à quelque chose qui s'est passé dix minutes avant.
La première change soudain de sujet.
La deuxième crie un prénom.
La troisième annonce qu'elle a faim.
Puis toutes repartent sur un thème qui, manifestement, était parfaitement clair pour elles, mais dont je n'avais ni l'introduction, ni le contexte, ni les sous-titres.
Dans mon métier, j'écoute beaucoup les non-dits. Là, j'étais déjà en difficulté avec les dits.
Il y a un moment où j'ai compris que je n'étais plus dans une conversation classique, mais dans une langue vivante, mouvante, codée, traversée de références invisibles.
J'entendais les mots.
Je reconnaissais la grammaire.
Mais le sens global m'échappait avec une élégance totale.
Heureusement, une femme adulte était avec moi.
Je dis "adulte", mais dans ce contexte, elle était surtout interprète diplomatique auprès d'une civilisation parallèle.
Elle pouvait me traduire certains comportements, m'expliquer certaines logiques, me signaler que non, ce cri n'était pas forcément un danger imminent, mais peut-être simplement une forme de ponctuation émotionnelle.
Je lui dois beaucoup.
Sans elle, j'aurais probablement tenté de poser une question puissante à un moment inadapté, du type : "Qu'est-ce qui se joue pour toi quand tu hurles le mot goûter au milieu d'un couloir ?"
La réponse aurait sans doute été : "Bah j'ai faim."
Et elle aurait eu raison.
Trois extraterrestres, dont une que je suis censé comprendre
Ce qui rendait l'expérience encore plus intéressante, c'est que parmi ces trois extraterrestres, il y avait normalement ma fille.
Je dis normalement, parce que dans ces moments-là, un parent découvre une vérité troublante : l'enfant que l'on croit connaître à la maison appartient en réalité à plusieurs espèces relationnelles.
À la maison, je comprends à peu près ma fille.
Enfin, je crois.
Je connais ses expressions, ses humeurs, ses silences, ses stratégies de négociation, ses regards quand elle pense que je n'ai pas compris mais qu'elle va tenter quand même.
Mais en groupe, avec deux autres préados, dans un contexte de tournoi, elle entre dans une dynamique collective où mon niveau de compréhension chute brutalement.
Elle ne devient pas quelqu'un d'autre. Elle devient une version d'elle-même branchée sur une fréquence que mon cerveau d'adulte capte mal.
C'est assez humiliant.
Et très instructif.
Parce que cela rappelle une chose essentielle : nous ne sommes jamais exactement les mêmes selon les systèmes dans lesquels nous évoluons.
C'est vrai pour les enfants.
C'est vrai pour les adolescents.
C'est vrai pour les adultes.
C'est vrai pour les dirigeants.
C'est vrai pour les clients en coaching.
Une personne ne se révèle jamais hors contexte. Elle se révèle dans une relation, dans un groupe, dans un cadre, dans un niveau d'autorisation, dans une énergie collective.
Ma fille en famille et ma fille avec ses copines en tournoi d'échecs sont la même personne. Mais pas dans le même système.
Et moi, dans ce système-là, j'étais clairement le vieux logiciel qui demande une mise à jour.
Ce que cette situation dit de la posture de coach
Ce week-end m'a rappelé une chose simple : la posture de coach n'est pas une posture de maîtrise.
C'est une posture de présence.
Quand je suis en séance, je n'ai pas besoin de tout savoir. Je n'ai pas besoin de deviner à l'avance. Je n'ai pas besoin de contrôler la trajectoire interne du client. Je dois être là, écouter finement, observer les signaux, comprendre progressivement, poser un cadre suffisamment solide pour que quelque chose puisse émerger.
Avec trois préados, même logique. En version surround, avec volume sonore augmenté.
J'ai dû accepter de ne pas tout comprendre.
Accepter de ne pas tout interpréter.
Accepter de ne pas ramener trop vite le calme simplement parce que le bruit me dépassait.
Accepter que leur énergie ne soit pas un problème à corriger, mais un langage à observer.
C'est très tentant, en tant qu'adulte, de vouloir réduire ce qui déborde.
Moins fort.
Moins vite.
Moins de mouvements.
Moins de cris.
Moins de dispersion.
Moins de tout, en fait.
Mais parfois, ce qui déborde n'est pas un dysfonctionnement. C'est du vivant.
Bien sûr, il faut un cadre. On ne transforme pas un tournoi d'échecs en festival de percussions corporelles. Il y a des règles, des autres, des lieux à respecter.
Mais tenir le cadre ne signifie pas écraser l'énergie.
C'est une nuance très utile en coaching : accompagner, ce n'est pas normaliser. C'est aider une énergie à trouver une forme juste.
Ce que ces trois préados m'ont appris
Elles m'ont appris que l'intelligence ne se présente pas toujours sous une forme calme.
Parfois, elle crie.
Elle rit trop fort.
Elle part dans tous les sens.
Elle saute d'un sujet à l'autre.
Elle invente des codes.
Elle passe de l'absurde au très sérieux sans prévenir.
Elles m'ont aussi rappelé que le collectif a sa propre grammaire.
Seules, chacune aurait sans doute été différente. Ensemble, elles formaient une petite équipe vivante, bruyante, imprévisible, mais étonnamment synchronisée. Elles pouvaient se chamailler, rire, s'encourager, se suivre, se provoquer, se comprendre en deux mots, ou sans aucun mot intelligible pour l'adulte moyen.
Et au fond, c'était beau.
Pas toujours reposant.
Mais beau.
Parce que derrière les cris, les gestes, les blagues et les sauts, il y avait du lien.
Du lien direct.
Du lien sans filtre.
Du lien sans écran.
Et cela, aujourd'hui, mérite presque une médaille.
Le vrai sujet : elles étaient ensemble, sans écran intermédiaire
C'est peut-être ce qui m'a le plus rassuré.
Voir des gamines jouer ensemble.
Rire ensemble.
S'énerver ensemble.
Se parler vraiment.
Vivre une expérience collective.
Se synchroniser dans un monde commun.
Sans écran entre elles.
Pas chacune enfermée dans son téléphone.
Pas chacune isolée dans sa bulle.
Pas chacune happée par un flux infini.
Elles étaient là. Bruyantes, oui. Remuantes, clairement. Parfois incompréhensibles, absolument.
Mais présentes.
Et dans un monde où l'on s'inquiète souvent, parfois à juste titre, de la place des écrans, de l'isolement, de la difficulté à créer du lien réel, ce spectacle avait quelque chose de profondément rassurant.
Elles étaient vivantes.
En interaction.
En friction.
En joie.
En équipe.
Et au fond, un tournoi d'échecs avec trois préados, c'est peut-être cela : une école miniature de la relation.
On apprend à gagner, à perdre, à attendre, à se concentrer, à décompresser, à appartenir à un groupe, à trouver sa place, à composer avec les émotions des autres, à se remettre en jeu.
Même quand on parle très fort.
Surtout quand on parle très fort.
Les coûts invisibles côté adulte
Soyons honnêtes : côté adulte accompagnant, il y a aussi un coût.
Une fatigue auditive.
Une perte temporaire du sentiment de compétence.
Un questionnement existentiel sur sa capacité à comprendre les générations futures.
Et quelques moments où l'on se surprend à fixer un mur avec le regard d'un homme qui a vu trop de choses.
Mais il y a aussi un apprentissage.
Quand on accompagne des jeunes, on est obligé de sortir de ses grilles habituelles. On ne peut pas demander à une préado de fonctionner comme un adulte miniature. Ce serait absurde. Et pourtant, nous le faisons souvent.
Nous voulons qu'ils soient autonomes, mais pas trop imprévisibles.
Vivants, mais pas bruyants.
Sociables, mais pas envahissants.
Créatifs, mais pas dispersés.
Enfants, mais déjà raisonnables.
Le cahier des charges est parfois aussi cohérent qu'une réunion stratégique un vendredi à 18h.
Ce week-end m'a rappelé que grandir n'est pas un processus propre. C'est vivant, maladroit, sonore, intermittent, parfois brillant, parfois épuisant.
Et que notre rôle d'adulte n'est pas de rendre tout cela lisse, mais d'aider à traverser sans casser ce qui est précieux.
Partie actionnable : ce que ce week-end peut nous apprendre
Pour un parent, un coach, un éducateur, ou simplement un adulte confronté à un jeune humain en expansion sonore, quelques questions peuvent être utiles.
Qu'est-ce que je cherche à contrôler parce que cela me dérange, et non parce que c'est réellement problématique ?
Est-ce que je confonds agitation et absence d'intelligence ?
Qu'est-ce que cette énergie dit du besoin de lien, de jeu, d'appartenance ou de reconnaissance ?
Où puis-je poser un cadre clair sans écraser la vitalité ?
Qu'est-ce que je ne comprends pas encore de leur monde, et que je pourrais d'abord observer avant de corriger ?
De quoi ai-je besoin, moi, pour rester un adulte présent plutôt qu'un adulte simplement dépassé ?
Ces questions valent avec les enfants. Elles valent aussi avec les adultes.
Car dans beaucoup de situations de coaching, le client n'arrive pas toujours avec une parole ordonnée, claire, bien rangée. Il arrive parfois avec du bruit intérieur, de la contradiction, de l'agitation, des sujets qui sautent dans tous les sens.
Notre travail n'est pas de tout faire taire.
Notre travail est d'écouter ce qui cherche une forme.
Ce week-end avec trois préados en tournoi d'échecs a été un grand moment de solitude.
Un vrai.
Le genre de solitude où l'on se demande si l'on accompagne encore un groupe d'enfants ou si l'on assiste à un rituel social dont on n'a pas reçu le manuel.
Mais ce fut aussi un moment précieux.
Parce qu'il m'a rappelé que la posture de coach ne se travaille pas seulement dans le calme feutré d'une séance. Elle se travaille aussi dans le réel, dans le bruit, dans l'imprévisible, dans les relations qui débordent.
Elle se travaille quand on ne comprend pas tout.
Quand on a besoin d'une traductrice.
Quand même sa propre fille semble communiquer depuis une planète voisine.
Quand l'on doit renoncer à maîtriser pour simplement rester présent.
Et surtout, ce week-end m'a rassuré.
Parce que derrière le chaos apparent, il y avait trois jeunes filles qui jouaient ensemble, riaient ensemble, pensaient ensemble, vivaient une expérience collective, sans écran pour faire tampon entre elles et le monde.
C'était bruyant.
C'était remuant.
C'était parfois indéchiffrable.
Mais c'était vivant.
Et parfois, comme adulte, parent ou coach, il faut savoir reconnaître cela : tout ce qui nous dépasse n'est pas forcément un problème à résoudre.
Parfois, c'est simplement la vie qui parle plus fort que notre besoin de contrôle.
